samedi 31 août 2013

Rencontre improbable à Aulnay-sous-Bois


Même si je ne vis pas encore pour de bon dans cette ville, une urgence matelas (ça arrive...) m'a poussée à me rendre à Aulnay en fin de matinée. Autant dire que l'affaire a été conclue en deux minutes, car j'avais bien envie de profiter de mon après-midi pour me fixer quelques repères avant la rentrée. Le petit parc dans lequel Bubulle et moi nous étions posées il y a une quinzaine de jours me parut être un bon point de départ, d'autant plus qu'il avoisinait une charmante bibliothèque de quartier. 

La bibliothèque Dumont : la classe !

Comme la salle de lecture ouvrait au public à partir de 14h, j'avais un peu de temps pour m'accaparer un banc, prendre des nouvelles du sud en passant quelques coups de fil, et continuer ma lecture poussive quoique intéressée des Aventuriers de la Mer T.6, "L'éveil des eaux dormantes". C'était sans compter la visite de courtoisie d'une Aulnaysienne d'un certain âge, abondamment fardée et passablement enrhumée. Plongée dans ma lecture, je ne l'avais pas entendu arriver.

"Vous lisez, mademoiselle ?

Non, je fais un bowling !

_ Oui...

J'adopte toujours une attitude de méfiance envers les gens qui viennent me parler comme à leur meilleur pote alors qu'ils ne m'ont jamais vue. Après tout, on me répète bien souvent que dans le 93, tout peut arriver... Cela dit, la dame en question n'a pas l'air bien dangereuse. Vêtue d'une veste cintrée noire et d'une mini jupe dans la même teinte, elle exhibe ses mollets pleins de crevasses et ses cheveux grillés d'une drôle de coloration.

_ Qu'est-ce que vous lisez ?

Elle a souligné ses paupières avec un crayon d'une couleur semblable à la couverture de "L'éveil des eaux dormantes" et à celle de beaucoup d'autres livres de poche de science fiction ou de fantasy. Afin de la dissuader de toute envie de converser, je lui parle de mon goût pour les Aventuriers de la Mer, pour l'Assassin Royal, de cette euphorie qui pourrait me rendre capable d'aller faire du hip hop en solo dans une arène vide telle un Maître Gims, lorsque l'un des tomes arrive dans ma boîte aux lettres.


Maître Gims - Bella - 2013
De gré ou de force, vous avez inévitablement entendu cette chanson au moins dix fois cet été.

Mais Robin Hobb et la littérature de jeunesse ne suffisent pas à la décourager. Elle a trop envie de me raconter sa vie, et la vie à Aulnay en général. 

_ Il n'est pas encore 14h ? J'attends quelqu'un pour 14h, mais j'ai peur qu'il ne vienne pas. A vrai dire, j'attends un groupe de personnes. Vous attendez quelqu'un, vous ? 

_ Non, je n'attends personne, et il n'est que 13h30. Mais ne vous en faites pas, ils vont arriver. 

_ Oh je ne sais pas. Ils doivent venir, normalement. Ils viennent toujours, là, sur ce banc où vous êtes. Mais ils n'y sont pas aujourd'hui. C'est un groupe d'amis, et parmi eux, il y en a un qui me plaît. 

_ ... 

_ Vous pensez qu'il va pleuvoir ? Parce qu'il m'a dit qu'il viendrait sûrement, sauf en cas de pluie. 

_ C'est couvert, mais ça l'est depuis ce matin, et il n'est pas tombé une goutte...

_ Vous êtes gentille. Mais j'ai quand même peur qu'il me pose un lapin. Vous savez, sa femme sait que je lui tourne autour, alors elle l'aura sans doute empêché de sortir cet après-midi. 

_ Il ne vous a pas donné son numéro ? 

_ Non, mais il a le mien. Vous savez, il n'est pas très entreprenant. C'est le genre d'homme qui se fait dominer par sa femme. Elle le surveille tout le temps. Vous savez, à notre âge, quand on a un homme, on fait tout pour le garder... 

Je ne crois pas une seconde en l'existence de cette personne ; mais je n'ai pas envie de la contrarier alors je joue le jeu. La réalité est bien assez dure comme ça. Deux papys entrent dans le parc, promenant leur chien. 

_ C'est peut-être lui... 

Elle s'avance de quelques pas, comme pour aller à leur rencontre. "Ah non. Je croyais." Il serait bien fâcheux de se tromper d'amant. Elle se rassoit à côté de moi et reprend l'interrogatoire : "d'où vient votre accent ?", "c'est bourgeois, Bordeaux, non ?", "Juppé, il est bien comme maire?", "est-ce que vous vivez ici ?"

_ Oui, vous avez raison de vous promener de ce côté de la ville, y a moins de racaille. Il vaut mieux que vous habitiez ici plutôt que plus haut, dans la cité. Quoique lorsque la nuit tombe, il ne faut plus se promener nulle part, et éviter au maximum de mettre des minijupes. Parce que vous êtes jeunes, et que votre petit sac, là, ils vont essayer de vous le piquer. Vous savez qu'une jeune fille s'est faite violer ici-même l'année dernière, un soir ? Elle faisait son jogging... Evitez de trop aller du côté de la gare RER le soir aussi, c'est mal fréquenté... 

En même temps, la ville où le quartier de la gare est idyllique, où on peut courir dans la nuit en toute sécurité et où les vols à la tire ne se sont jamais produits n'existe pas. C'est du moins ce que j'essaie de me dire tandis qu'elle me déballe un catalogue d'événements plus ou moins louches. Par chance, un retraité bedonnant en polo de rugby passe derrière nous, l'air décidé. 

_ C'est lui ! 

L'homme se retourne et se reconnaît dans l'exclamation de l'Aulnaysienne. C'était donc vrai ! 

_ J'ai bien cru que tu allais me poser un lapin ! 

_ Non, je t'avais dit que je viendrais. J'ai essayé de t'appeler mais je n'ai pas réussi à t'avoir ! 

_ Oui, il y a un problème avec ma box, ça marche une fois sur deux. Mais je n'ai pas trouvé le temps long, car j'ai discuté avec une jeune fille en t'attendant. Comment vous appelez-vous, mademoiselle ? 

_ Adeline. 

_ Oh, c'est mignon ! Venez boire un café avec nous, Adeline ! 

L'idée m'a tentée une seconde, ça aurait pu être drôle. Puis le remords m'a pris : si c'était pour me moquer d'eux plus qu'autre chose, ce n'était pas la peine.  

_ Non, je préfère vous laisser tranquilles ! 

_ Comme vous voudrez, Adeline ! Si vous passez par là, on se reverra sûrement ! Alors à bientôt... 

Surexcitée comme une gamine, la femme tournait autour du papy de ses rêves en le guidant vers le bar qui se dessinait derrière les grilles du parc.  
     






lundi 19 août 2013