vendredi 30 avril 2010

vendredi 23 avril 2010

Chronique d'une mort annoncée - Gabriel Garcia Marquez


Une histoire à rebondissements dont on connaît la fin dès les premiers mots, une poignée d'esquisses d'ivrognes et de commères parfois cruelles, mais c'est ça qui est bon, quelques passages bien gores et détaillés, Chronique d'une mort annoncée est idéal à lire au soleil, sur un banc, pendant que les voisins s'engueulent en jouant au foot ou à la dinette dans le parc, parés de maillots de bains.

Cette «chronique» retraçant les heures précédant un meurtre, rappelle que les lendemains de fête ont parfois des airs de mauvais rêves.


Dans un petit village, où l'on vient de célébrer un mariage en grandes pompes, tout le monde se réveille avec la gueule de bois. Peu nombreux sont ceux qui réalisent clairement que les frères de la mariée se sont lancés à la recherche du riche Santiago Nasar, armés de leurs couteaux de boucher, afin de le tuer. Toute la nuit, ils ont crié leurs menaces à qui voulait les entendre.

On leur a ri au nez, car ils sont bourrés, et surtout, il sont connus pour leur bon caractère. A vrai dire, eux-même ne sentent pas leur coup, et ne sont pas enchantés de devoir tuer ce type qu'ils connaissent bien et qui les impressionne, mais une histoire d'honneur ne leur en laisse pas le choix. Ils savent qu'étriper un homme leur salira moins les mains que rester le cul dans le fauteuil, aux yeux des voisins. En jouant les rebelles pour s'assurer de leur puissance, ils espèrent secrètement que leurs menaces arriveront aux oreilles de Santiago Nasar, et qu'il aura le temps de prendre la fuite.


Pourtant, malgré leur manque de discrétion, personne ne peut, ou plutôt ne veut réellement alerter l'homme traqué. Au lever du jour, c'est les mains dans les poches, et coiffé de son insouciance habituelle, que Santiago Nasar sort de son hacienda et va à l'encontre de son destin.

Chronique d'une mort annoncée - Gabriel Garcia Marquez - Trad Claude Couffon - 1981 - éd. Livre de Poche - 116p.

Le chien aboie, la caravane passe et écrase le chien

Un matin d‘été, pédalant difficilement sur la route coupant à travers la forêt, en direction de S., la Vieille passa devant l’aire réservée à une famille appartenant à la communauté des gens du voyage, sédentarisée cependant depuis plusieurs années. Son regard fut attiré par une brochette de très jolis petits fauteuils en osier que les plus adroits d’entre eux avaient fabriqué et qu’ils mettaient en vente en les exposant sur le bord de la route, entre le fossé et la clôture de leur terrain.

Elle se dit qu’elle aurait bien vu deux ou trois sièges de ce type dans son jardin. Par beau temps, avec une table d’extérieur assortie, la voisine et son fils, cet attardé amateur de génériques de dessins animés, en auraient été verts de jalousie. Cela tombait bien, pour une fois : même si elle ne s’en vantait pas, car les gitans étaient très mal perçus dans la région, y compris par elle, sa mère était issue de cette famille. En feignant de passer dire bonjour à une tante sans âge, elle réserverait un ou deux fauteuils, et les aurait peut-être même gratuitement.

Les deux gamins blonds à la peau brune qui alignaient non loin de là des paniers en bois, de confection artisanale eux aussi, refusèrent de lui donner le prix des articles convoités : elle n’avait qu’à jeter un œil sur la pancarte, c’était marqué dessus! Après tout, n’était-ce pas les gitans qui étaient censés ne pas savoir lire? Les gens d’ici, surtout les vieilles à cheveux gris, le disent bien souvent. Ils lui tournèrent le dos et disparurent dans les fougères. Peu importait leur impertinence : à leur place, à leur âge, elle aurait répondu aussi poliment, voire plus perfidement.

La Vieille enjamba le fossé, passa la barrière mobile _ car la famille gitane était rigoureusement parquée par la commune _ et partit à la recherche de la parente entre les caravanes, les voitures et des abris de jardins démontables, marchant à côté de son vélo mauve.

Sa tante, la doyenne l’accueillit à bras ouverts; c’était une vieille dame qui tressait très bien les fauteuils en osier et les vendait encore mieux.

_ Mon neveu va te les livrer aussitôt. Il te ramènera chez toi avec la fourgonnette, en même temps, ou alors il te déposera où tu veux. Ah, que je te dise, Marcelle, c’est 20 euros le fauteuil. Donc 40 au total pour toi.

Le neveu acquiesça, _ il ne faut jamais contrarier les petites mamies _ tout en leur servant le café.

_ Bien, s’étrangla la Vieille, regrettant de ne pas avoir lu la pancarte avant, comme le lui avaient conseillé les enfants. Ah quand même, 40 euros! Mais, ne voulant pas montrer sa tendance radine, elle n’osa pas se rétracter, et elle prévint simplement la tante qu’elle ne paierait pas le jour-même. Les rapiats, ils auraient pu lui en faire un des deux gratos! D’accord, les temps sont durs, mais elle était un peu de la famille, tout de même, bien qu‘elle n‘aimât pas s‘en vanter habituellement.

_ Pas de problème, sourit la doyenne, je t’enverrai les gamins demain pour régler ça. Ils savent où vous habitez. Ils sont en vacances, ils n'ont que ça à foutre.

Mais elle n’avait pas l’intention de payer quoi que ce soit.

Le lendemain, à l’heure convenue, des petits coups secs firent vibrer la verrière : les gamins qu’elle avait croisés en allant acheter les fauteuils en osier étaient là, et faisaient passer toute leur rage enfantine sur la porte vitrée, affichant pourtant, cette fois-ci, un sourire commerçant. Ils venaient réclamer leur dû, au nom de la grand mère. Elle les fit entrer, un sourire en coin, et ils passèrent la porte sous le radar de ses yeux couleur eau de piscine. Ces petits chameaux avaient escaladé le grand portail coiffé de pointes sans même s’y empaler. Ca n’a vraiment peur de rien, à cet âge.

La cliente s’en alla chercher une enveloppe, dans laquelle elle fit glisser un vieux billet de cinquante francs qu’elle n’avait encore jamais réussi à refourguer. En la cachetant elle regretta de ne pas pouvoir être là au moment où la tante en sortirait la tête de Saint Exupéry. Le paiement fut confié aux djeuns, qu’elle gratifia d’une pièce de dix francs chacun, tellement similaire à une pastille de un euro qu’ils l’empochèrent sans se rendre compte de quoi que ce soit. De toute façon, il leur tardait tellement de vider les lieux qu’ils n’auraient peut être rien dit quand même.

Elle regarda partir les gosses, libéra de sa chaîne Tommy le fox terrier, encore assoupi, et ouvrit le portail dans l‘espoir qu‘il irait goûter leurs jeunes mollets.

Le soleil était encore haut dans le ciel. Au lieu de se ruer sur les enfants, Tommy avait poursuivi toute la matinée une chienne jusqu’à la sortie du village, et sur le coup de trois heures, il l’avait enfin sautée. Il aboyait à présent sa joie sur le bas côté, et il lui prit la folle idée de traverser la route au moment-même où un camping car faisait son entrée dans le village, après avoir quitté la nationale et dépassé l’usine de cosmétiques. Il transportait un couple d’Anglais venus passer trois semaines de vacances en Dordogne. Dans sa course, il heurta le coté de la caravane, vint s’y aplatir, passa sous les roues. Extrêmement vexé, car il savait que la femelle qu’il venait de quitter ne devait pas être très loin et avait du assister au spectacle, le fox terrier montra les dents, se releva, malgré une plaie ouverte au niveau du ventre, puis bondit, à la seule force de sa fierté, dans le but de mettre à mal au moins l’une des roues des deux VTT accrochés à l’arrière du monstre de fer. Il ne prit pas assez de hauteur pour atteindre son objectif, et ses mâchoires se refermèrent sur du vent. Ses entrailles en chute libre venaient en effet de lui rappeler les dures lois de la gravité, et lorsqu’elles touchèrent le goudron, son collier ainsi qu’une de ses tripes vinrent s’accrocher à une extrémité de la plaque d’immatriculation aux codes britanniques. Il fut traîné sur plusieurs mètres, empalé sur la tranche de ferraille, la langue pendante. Il céda un dernier soupir, bien fâché d’avoir été ainsi trahi, tant par la domination humaine que par son intestin grêle. On n‘a vraiment rien d‘autre que notre âme pour nous.


Le soir, le Vieux fit le tour de la maison, du jardin, du quartier, du bourg. Le chien ne rentrait pas, ce qui ne lui ressemblait guère. Car, comme on dit, la faim fait sortir le loup du bois. Tommy avait un très petit estomac, aussi devait-il le remplir fréquemment. Il était impensable, même en période de chaleurs des femelles, qu’il passe un jour sans chercher ce qui était l’unique raison de revenir vers ses maîtres : sa gamelle. La Vieille ouvrit la fenêtre de la chambre à coucher où elle avait rangé son vélo ce jour-là, fit tomber les deux jardinières de géraniums oubliées sur le rebord, et poussa le vélo à l’extérieur par cette voie. Elle enjamba elle-même l’encadrement et partit inspecter les environs; au bout d’une heure, elle découvrit le cadavre du chien, hésita à le ramasser, le souleva finalement par une oreille, seule partie demeurée intacte, le fixa sur le porte bagages à l‘aide de tendeurs. Les boyaux aplatis tombaient de toutes parts et elle dut s’arrêter plusieurs fois sur le chemin du retour car ils s’entravaient dans les rayons de la bicyclette.

La Vieille cogitait comme elle le pouvait, s’acharnant à voir un lien de cause à conséquence entre son arnaque du matin et le meurtre de son chien. C’était par cette route qu’on allait à S. Les gitans n’avaient pas traîné pour se venger. C’est vrai qu’ils n’avaient que ça à faire, ces feignants. La Vieille cogitait comme elle le pouvait, mais elle ne pouvait pas beaucoup et s’appuyait sur des idées trop générales pour être fiables. La reconstitution du drame était toute faite : leurs gosses avaient du attirer la bête avec du jambon pendant que les parents, ces sauvages, lançaient une de leurs maisons à roulettes à toute vitesse sur elle.

Douze heures plus tard, l’aire réservée aux gens du voyage était enfumée comme un soir de feu d’artifice. Pendant la nuit, un vandale avait mis le feu aux vêtements en cours de séchage, aux fauteuils en osier, en bref, à tout ce que les familles avaient l’habitude de ranger dans des abris de jardin démontables. Les dommages les embarrassait réellement pour les jours à venir mais pas assez pour qu’ils puissent engager de poursuites sérieuses. D’autant plus que leur style de vie ne jouait jamais en leur faveur auprès des autorités, bien qu’ils n’aient jamais volé rien d’autre qu’une vielle deuche et deux scooters.

La cloche que les Vieux avaient hissé sur leur portail de bourges tintait depuis trente secondes. Vêtue, si l’on peut dire, d’une chemise de nuit transparente, la Vieille passa une jambe par la fenêtre de la cuisine, hurlant au visiteur que «c’était ouvert». Elle contourna la maison et l’accueillit les pieds boueux.

Un retraité à cheveux gris et moustache blanche s’avançait timidement au-delà du portail. Il avait mis du temps à trouver leur adresse car il n’était pas d’ici : cet Anglais était seulement venu faire du camping pour les vacances. Il sentait l’importance d’indiquer que sa présence dans le village ne serait pas durable : se faire remarquer de la sorte, dès son arrivée, l‘ennuyait terriblement. D’autant plus que, comme chacun sait, tout bon habitant de la contrée voue une haine ouverte à ces envahisseurs d’Anglais qui rachètent les belles maisons pour en faire des restaurants. Venu dans l’espoir de se faire des amis de picole, il débutait mal, en écrasant un chien, qui plus le chien d‘un habitué des parties de chasse, ce sport que la mythologie locale établissait comme incontournable. Car il était inutile de passer par quatre chemins : pour le fox terrier, eh bien c’était lui. Vraiment désolé.
Le chien.

La femme en chemise Casper avait presque éjecté de sa mémoire ce bourreau des lapins, or elle couvrit son visage du masque de l‘abattement.

Le Rosbif ne savait où se mettre et tordait nerveusement les lambeaux du collier entre ses doigts.

Il n’avait rien vu, tout d’abord, sa femme avait à peine perçu un choc léger, qui aurait pu signifier tout autre chose : une irrégularité comme une autre sur une route de campagne, la branche d’un des noyers s’élevant à l‘entrée du village. L’accident n’avait même pas réveillé leurs petits enfants qui dormaient à l’arrière. Aussi ne s’en était-il pas préoccupé.

C’est seulement lors de son arrivée au camping qu’il avait constaté les débris sanglants de la plaque d’immatriculation, découvrant par la même occasion le collier déchiré au bout duquel pendait une plaquette cabossée. Alors il avait supposé un rapprochement entre la brève envolée pneumatique et les tâches de sang sur la carrosserie.

Le soir, lorsqu’il était revenu sur ses pas, accompagné de sa femme, profitant de l’occasion pour étrenner leurs vélos et admirer les champs de maïs et l’usine de cosmétiques, il n’avait pas pu retrouver le cadavre _ et pour cause, la Vieille étant déjà passée par là avant eux _ , mais quelques touffes de poils avaient confirmé son impression.

«On m’a indiqué votre maison. Tentait d’expliquer le vacancier. Je suis allée à la mairie, la dame a dit, vous êtes le bienvenu. Je lui ai précisé que j’avais roulé sur votre chien, en montrant le collier, elle a lu le nom sur la plaque et à dit en riant : vous êtes doublement le bienvenu. Allez chez monsieur Jean Claude … au.. Vous allez devant l’église, vous prenez la route principale direction la gare, vous tournez sur la gauche juste après l’abri de bus, c’est le numéro…

C’était donc ça…

_ Vous avez fort bien fait, fit la Vieille en prenant sa posture de victime du troisième âge, peinée par la disparition de son chien, qui était parti dans la benne à ordures le matin-même. Il repose ici, fit-elle en désignant un coin du jardin où elle n‘avait absolument rien enterré récemment. Ses yeux se plissèrent, faisant gonfler les rides de ses joues. C’est qu’on s’y attache, à ces petites bêtes. Elle s’efforça de faire couler une ou deux larmes, mais son cœur n’était vraiment pas coopératif sur ce coup-là, et sa figure demeura aussi dure et sèche que les rondelles de bananes dans le muesli.

Moralité : le chien aboie, la caravane passe et écrase le chien.